Depuis octobre 2018, le Canada a perçu plus de 5,4 milliards de dollars canadiens de taxes sur le cannabis. C’est le chiffre qu’on cite partout quand on veut démontrer qu’une légalisation, ça rapporte. Il est exact. Mais dans le même pays, au même moment, la filière qui produit ce cannabis est en train de mourir — et la raison tient à un paramètre technique que personne n’a corrigé.
Sources : données fiscales fédérales et provinciales, novembre 2025 · analyses de filière 2026
Ce que la légalisation a rapporté
Le partage est net : sur ces 5,4 milliards, 4,2 sont allés aux provinces et 1,2 au gouvernement fédéral. L’Ontario en capte à elle seule environ 1,5 milliard, le Québec près de 501 millions. Rapporté à la population, c’est l’Alberta qui encaisse le plus, autour de 210 dollars par habitant.
Côté marché, les ventes ont atteint 5,62 milliards de dollars canadiens sur l’année 2025. La fleur séchée reste majoritaire avec près de 60 % des ventes, les extraits à inhaler progressent le plus vite.
Vu de l’extérieur, tout va bien : un marché de plusieurs milliards, une recette fiscale substantielle, un marché noir qui recule. C’est d’ailleurs le Canada qu’on cite en exemple quand on reproche à l’Allemagne d’avoir bâti une légalisation trop étroite : après quatre ans, le circuit légal canadien captait déjà 78 % du total.
Le paramètre que personne n’a corrigé
Voici le mécanisme, et il mérite qu’on s’y arrête parce qu’il est d’une banalité redoutable.
En 2018, en construisant le droit d’accise, le législateur canadien s’appuie sur le prix qui a cours à ce moment-là : environ 10 dollars le gramme en gros. La règle retenue est simple — le producteur paie le plus élevé de deux montants : soit 1 dollar par gramme, soit 10 % du prix de vente. À 10 dollars le gramme, les deux se valent : la règle est neutre.
Sauf que le prix s’est effondré. Sous l’effet de la concurrence et de la surproduction, le prix de gros est tombé autour de 3 dollars le gramme. Le plancher de 1 dollar, lui, n’a jamais bougé. Résultat : ce qui représentait 10 % du prix en pèse aujourd’hui plus du tiers. Le droit d’accise est passé d’environ 11 % du revenu brut d’un producteur en 2019 à 24-31 % aujourd’hui.
Aucune décision politique n’a été prise pour taxer davantage la filière. Un chiffre a simplement cessé d’être ajusté pendant que le marché bougeait sous lui. C’est le genre de détail qu’on ne voit pas passer et qui décide, huit ans plus tard, de la survie d’un secteur entier.
Ce que ça donne concrètement
Les effets sont documentés, et ils ne relèvent plus du pronostic. Environ 14 % des producteurs autorisés dégagent un profit — autrement dit, six sur sept perdent de l’argent.
L’année 2026 a vu s’enchaîner les dépôts d’insolvabilité, plusieurs opérateurs cherchant la protection de leurs créanciers tout en devant des arriérés d’accise se comptant en millions. Et en juin 2026, le Cannabis Council of Canada, principal organisme représentant la filière, a suspendu ses activités après quatre années de demandes de réforme restées sans effet.
La croissance, elle, s’essouffle nettement, et la série est parlante :
Source : données de ventes de cannabis récréatif au Canada, année civile 2025
Un marché qui ralentit n’est pas anormal : il mûrit. Mais un marché qui ralentit pendant que sa charge fiscale relative augmente, c’est une pince qui se referme.
Ce que le cas canadien apprend
Réussir une légalisation côté État n’est pas la réussir côté filière. Les deux se mesurent séparément. Le Canada affiche des recettes solides, un marché noir en recul, un accès encadré — et une industrie majoritairement déficitaire. Ces constats ne se contredisent pas : ils décrivent deux choses différentes.
Un régime fiscal doit être indexé, sinon il dérive. Un plancher en valeur absolue posé sur un marché jeune devient confiscatoire dès que les prix baissent — et les prix baissent toujours quand un marché se normalise. Ce n’est pas une opinion sur le cannabis, c’est une mécanique.
Et la baisse des prix a une contrepartie qu’on oublie. Elle est la preuve que la concurrence légale fonctionne, y compris contre le marché noir. C’est précisément ce qu’on observait dans les essais suisses. Le problème n’est pas que les prix baissent : c’est que la fiscalité n’ait pas suivi.
Pourquoi ça nous concerne
Le sujet n’est pas si lointain. En France, le projet de loi de finances 2026 a rouvert la question d’une taxation du CBD calquée sur celle du tabac. Le cas canadien ne dit pas s’il faut taxer ou non — c’est un débat politique, il ne nous appartient pas de le trancher. Il dit une chose plus modeste et plus utile : la façon dont une taxe est construite compte autant que son niveau. Un pourcentage suit le marché ; un montant fixe le subit.
Et une précision qui a son importance : le CBD français n’est pas dans la même situation. Il n’est pas un stupéfiant, il n’est pas soumis à un droit d’accise, et sa vente relève du régime fiscal ordinaire — la TVA, avec un taux réduit sur les fleurs, un taux normal sur les résines. Ce que le Canada taxe, c’est un produit à teneur psychoactive vendu dans un circuit d’État. Un autre produit, un autre cadre.
Ce qu’on ne sait pas encore
Si la réforme aura lieu. Elle est demandée depuis quatre ans et n’a pas abouti ; l’organisme qui la portait vient de fermer. Difficile de dire qui prendra le relais.
Ce que deviendrait le marché noir si la filière légale se contractait. C’est le risque que pointent les acteurs canadiens : moins de producteurs légaux, c’est moins d’offre légale, et une demande qui ne disparaît pas pour autant. Aucune donnée ne permet encore de le mesurer.
Où se stabilisent les prix. À 3 dollars le gramme en gros, une partie de la filière produit à perte. Un rebond des prix soulagerait les marges, mais rouvrirait l’écart avec le marché illégal.
Reste le constat le plus transposable, et il vaut pour tous les marchés régulés : une règle écrite pour un marché donné ne survit pas au marché qui l’a inspirée. Sauf si quelqu’un pense à la relire.
SourcesDonnées fiscales fédérales et provinciales canadiennes publiées en novembre 2025 : plus de 5,4 milliards de dollars canadiens de recettes fiscales sur le cannabis depuis la légalisation d’octobre 2018, dont 4,2 milliards pour les provinces et 1,2 milliard pour le fédéral ; Ontario environ 1,5 milliard, Québec environ 501 millions, Alberta au premier rang par habitant avec environ 210 dollars. · Ventes de cannabis récréatif : 5,62 milliards de dollars canadiens sur l’année civile 2025, en hausse de 4,1 % sur 2024 ; 5,5 milliards sur l’exercice 2024-2025 (+6,1 %), après +11,6 % en 2023-2024 et +15,8 % en 2022-2023 ; fleur séchée 59,7 % des ventes, extraits à inhaler 31,1 % ; ratio d’environ 0,45 dollar de taxes par dollar dépensé. · Droit d’accise fédéral institué en 2018 sur la base d’un prix de gros d’environ 10 dollars le gramme, formule retenant le plus élevé de 1 dollar par gramme ou 10 % du prix de vente ; prix de gros observé autour de 3 dollars le gramme, part de l’accise passée d’environ 11 % du revenu brut en 2019 à 24-31 % ; environ 14 % des producteurs autorisés rentables ; vague de dépôts d’insolvabilité en 2026 ; suspension des activités du Cannabis Council of Canada en juin 2026. Consulté le 10 août 2026.